Cinq fois la fin du monde
L’histoire de la vie n’est pas une montée tranquille. Cinq fois au moins, une catastrophe en a effacé l’essentiel. Et sans elles, nous ne serions pas là.
C’est un jour ordinaire, il y a soixante-six millions d’années. Des dinosaures paissent, chassent, couvent leurs œufs, comme leur lignée le fait depuis plus de cent cinquante millions d’années. Aucun ne prête attention au point lumineux qui grossit dans le ciel. En quelques secondes, un rocher de dix kilomètres de large percute la Terre au large du Mexique, à des dizaines de fois la vitesse d’une balle. Un monde vieux de cent cinquante millions d’années vient de prendre fin, et personne, sur place, n’a eu le temps de comprendre.
Nous aimons nous raconter la vie comme une lente ascension, de la bactérie jusqu’à nous, marche après marche. La réalité est plus rude. À plusieurs reprises, l’édifice patiemment bâti s’est effondré presque tout entier, en quelques milliers d’années, parfois moins. Ces catastrophes ne sont pas des détails du récit : ce sont elles qui, en rebattant les cartes, ont décidé qui hériterait de la suite. Y compris nous.
Bascule 1 — l’extinction ordinaireLa règle, c’est de disparaître
Commençons par un fait qui donne le vertige : plus de 99 % de toutes les espèces qui ont un jour existé ont disparu. L’extinction n’est pas l’exception, c’est la règle. Une espèce naît, dure quelques millions d’années en moyenne, puis s’éteint, remplacée par d’autres. Ce lent renouvellement se poursuit en permanence, sans drame.
Mais de loin en loin, ce goutte-à-goutte se change en hémorragie. En un temps très bref, une part énorme du vivant s’efface d’un coup : c’est une extinction de masse. Les géologues en comptent cinq très grandes depuis l’apparition des animaux, si tranchées qu’elles servent de bornes à découper le temps. Faites glisser le curseur pour les parcourir.
Leurs causes diffèrent, mais un coupable revient souvent : le climat, bouleversé trop vite pour que la vie s’adapte. Un volcanisme démesuré qui sature l’air de gaz, un refroidissement brutal, des océans privés d’oxygène, ou, une fois, une pierre tombée du ciel. Ce sont, à l’échelle d’une planète, des accidents.
Bascule 2 — le pire de tousLa Grande Mort
La plus terrible ne fut pas celle des dinosaures, mais une bien plus ancienne, il y a environ 252 millions d’années, à la fin du Permien. On la surnomme la Grande Mort, et le nom n’est pas exagéré : jusqu’à 95 % des espèces marines et une immense part de la vie terrestre ont péri. La vie complexe a frôlé l’anéantissement pur et simple.
Bascule 3 — le coup de déLe jour où le ciel est tombé
Revenons à notre astéroïde. L’impact lui-même est effroyable, mais il tue surtout par ses suites. La collision soulève dans l’atmosphère une masse colossale de poussières et de suies, qui font le tour de la planète et voilent le Soleil pendant des mois, peut-être des années. Sans lumière, les plantes et le plancton cessent de croître ; privées de leur base, les chaînes alimentaires s’écroulent de bas en haut. Ce n’est pas le choc qui a eu raison des dinosaures, c’est l’hiver et la faim qui ont suivi.
Ce que ces bascules ont changéCe que le hasard a permis
Voici le point qui doit rester. Ces catastrophes n’ont pas seulement détruit : en faisant place nette, elles ont ouvert des avenirs. À la fin du Trias, un épisode volcanique a écarté les grands rivaux des dinosaures, qui ont alors régné plus de cent millions d’années. Puis l’astéroïde a écarté les dinosaures, et c’est de cette place soudain libre que les mammifères se sont emparés.
Car les mammifères n’étaient pas nouveaux. Ils existaient déjà depuis près de deux cents millions d’années, dans l’ombre des dinosaures, condamnés à rester petits, souvent nocturnes, cantonnés aux marges. Rien ne laissait présager leur essor. Il a fallu qu’une pierre tombe au bon endroit pour que leur heure vienne. Dit crûment : si cet astéroïde avait manqué la Terre, les dinosaures régneraient sans doute encore, les mammifères seraient restés minuscules, et vous ne liriez pas ces lignes.
Le monde d’après l’astéroïde est un monde vide de géants, et donc plein de promesses. En quelques millions d’années, les mammifères, libérés, explosent en une multitude de formes : dans les plaines, dans les mers, sous terre. Et dans les arbres d’une forêt tropicale s’affaire un groupe modeste, aux mains qui agrippent, aux yeux tournés vers l’avant, au cerveau un peu trop gros pour sa taille. Nul ne le remarque. C’est pourtant lui, le primate social, qui nous mène droit au seuil de notre propre histoire.