L’Aventure humaine · Livre II — La vie
II · 4 La vie

La sortie des eaux

Au-dessus des mers foisonnantes s’étend un continent nu. Le gagner exige de tout réinventer : se tenir, respirer, se reproduire, loin de l’eau.

Calendrier cosmique : autour du 20 décembre

Tenez-vous, en pensée, sur une plage il y a près de cinq cents millions d’années. Derrière vous, l’océan bruit de coquilles, de pinces et de premiers poissons : la vie y déborde. Devant vous s’étend le contraire absolu, un continent de roche et de sable, sans un arbre, sans un cri, sans la moindre trace de vert. Toute la terre ferme est un désert. Et c’est ce désert immense, cette moitié vide du monde, que la vie s’apprête à gagner, pas à pas.

La conquête ne se fait pas d’un bond, mais sur des dizaines de millions d’années, et elle bute partout sur les mêmes obstacles. Dans l’eau, le corps était porté, humidifié, oxygéné, protégé. À l’air libre, tout cela disparaît d’un coup. Il faut se soutenir, garder son eau, respirer autrement, et surtout ne plus dépendre de l’océan pour se reproduire. Ce chapitre suit ceux qui, plante après animal, ont résolu ces problèmes, et le monde entièrement neuf qu’ils ont ouvert.

Bascule 1 — verdir la terreLes plantes prennent pied

Les premières à s’installer, il y a environ 470 millions d’années, sont des plantes, cousines des algues. D’abord basses et molles, collées à l’humidité comme les mousses d’aujourd’hui, elles acquièrent peu à peu des racines pour puiser l’eau, des tiges rigides pour s’élever, et la graine pour se reproduire au sec. En quelques dizaines de millions d’années, la terre se couvre de vert, puis de forêts géantes.

Ce faisant, les plantes transforment la planète une deuxième fois. Leurs racines fendent la roche et, mêlées aux débris, fabriquent le sol. Elles rejettent de l’oxygène en masse et retirent du gaz carbonique de l’air. Et quand elles meurent en quantité, une partie de leur carbone s’enfouit sans se décomposer.

Bascule 2 — marcher, respirer, pondre au secLes animaux suivent

Là où poussent les plantes, la nourriture attend. Les premiers animaux à suivre sont de petits arthropodes, insectes, mille-pattes, scorpions : leur carapace les protège du dessèchement et soutient leur corps menu. Puis vient le tour des vertébrés. Dans des eaux peu profondes et pauvres en oxygène, certains poissons possèdent des nageoires charnues, soutenues par des os robustes, et une ébauche de poumon pour happer l’air en surface. De ces poissons‑là descendent, autour de 375 millions d’années, les premiers tétrapodes, les vertébrés à quatre membres capables de se hisser sur la terre ferme.

À explorer
Quatre défis de la terre ferme

Hors de l’eau, l’air pompe sans cesse l’humidité et menace de tout dessécher.

Plantes une cuticule cireuse qui imperméabilise les feuilles.
Animaux une peau étanche, une carapace chez les arthropodes, des écailles chez les reptiles.
Choisissez un défi. Plantes et animaux l’ont souvent résolu chacun de leur côté.

Un obstacle, pourtant, retient longtemps les vertébrés près de l’eau : leurs œufs y sécheraient. Les amphibiens, comme les grenouilles, doivent encore y retourner pour pondre. La solution arrive avec les reptiles et leur nouveauté décisive, l’œuf à coquille, qui emporte partout une petite réserve d’eau protégée. Libérés du rivage, les vertébrés peuvent enfin gagner l’intérieur sec des continents.

Ce que nous avons emportéLa mer que nous portons

Nous parlons de « sortie » des eaux, mais aucun animal terrestre n’a vraiment quitté la mer. Il l’a emportée au-dedans. Vos cellules ne vivent que baignées d’un liquide salé ; votre sang a, en gros, la salinité d’une mer diluée ; vos larmes et votre sueur sont salées ; et avant de naître, vous avez flotté neuf mois dans une eau tiède, un petit océan privé. Vos quatre membres sont d’anciennes nageoires remaniées, et vos poumons, une poche héritée de ces poissons du rivage. Marcher sur la terre ferme, c’est promener partout, dans sa propre chair, un morceau d’océan ancien.

Repères chiffrés — gagner la terre
≈ 470 Ma
les premières plantes terrestres
≈ 375 Ma
des poissons à pattes gagnent la terre
l’œuf à coquille
une mare privée : les reptiles quittent l’eau
le charbon
d’anciennes forêts, enfouies puis brûlées
4 membres
notre plan de corps, hérité d’un poisson
sang salé
la mer que nous portons en nous

Ce qui attendUn monde plein, et fragile

En quelques dizaines de millions d’années, le désert continental est devenu un monde vivant : des forêts jusqu’à l’horizon, des insectes par milliards, des amphibiens dans les marais, des reptiles sur les hauteurs sèches. La vie a rempli la mer, puis la terre, et gagnera bientôt le ciel. Rien, semble‑t‑il, ne peut plus l’arrêter.

C’est là que le récit se retourne. Car cette abondance n’est pas une conquête tranquille et continue. À plusieurs reprises, presque tout ce patient édifice sera balayé en un souffle, par des catastrophes qui rebattront brutalement les cartes du vivant. Sans ces coups du sort, ni les dinosaures n’auraient régné, ni nous ne serions là. C’est cette part du hasard, et ses cinq plus grandes frappes, qu’il nous faut regarder maintenant.