L’Aventure humaine · Livre IV — Les sociétés
IV · 9 Les sociétés

Prendre le volant

Pour la première fois, la créature née d’un processus aveugle met les mains sur ce processus : elle réécrit ses gènes, externalise sa pensée, refait sa réalité. Mais conduire vers où ?

Calendrier cosmique : 31 décembre, le tout dernier centième de seconde

Dans un laboratoire, une chercheuse corrige, à l’intérieur d’une cellule vivante, une lettre de son code, comme on rectifie une faute de frappe. À l’autre bout du monde, quelqu’un pose une question à une machine, et la machine répond, argumente, rédige, invente. Et dans une poche, un boîtier de verre connaît ses désirs mieux que lui, et choisit ce qu’il verra du monde. Trois scènes ordinaires d’aujourd’hui. Trois fois, pourtant, l’humain fait une chose qu’aucun vivant n’avait faite avant lui : il ne subit plus le processus qui l’a produit, il met les mains dessus.

Tout ce livre a raconté un long processus aveugle : la matière qui s’assemble, la vie qui se copie, l’esprit qui émerge, sans plan ni pilote. Nous voici au tournant où ce processus, pour la première fois, a produit une créature capable de se retourner sur lui et d’y porter la main. Ce chapitre suit ce retournement, le plus étrange de tous, et pose la question qu’il impose, la seule que le livre laissera ouverte jusqu’au bout : que veut dire conduire un processus qui, lui, n’allait nulle part ?

Bascule 1 — éditer la recetteL’espèce qui se réécrit

Souvenez-vous de la première étincelle : une molécule qui se copie, avec des fautes, et le tri lent de ces fautes sur des milliards d’années. Ce mécanisme, la sélection naturelle, nous a faits. Or nous venons, en quelques décennies, d’en lire tout le texte, le génome humain déchiffré au début du siècle, et d’apprendre à le corriger, lettre à lettre, avec des outils comme CRISPR. Ce qui demandait à l’évolution des milliers de générations, un laboratoire l’esquisse en une saison. Nous avons déjà commencé, pour soigner des maladies héréditaires. Et le pas suivant, techniquement à portée, donne le vertige : toucher à l’œuf, c’est toucher à toute la descendance. Pour la première fois depuis l’ancêtre commun, une lignée pourrait choisir ce qu’elle transmet, au lieu de le subir.

Déjà, sans même l’avoir voulu, nous avions desserré la vieille sélection. La médecine fait vivre et se reproduire ce qu’elle éliminait autrefois ; et notre adaptation est passée des gènes à la culture, mille fois plus rapide, car nous répondons au froid par un manteau et à la myopie par des lunettes, non plus par l’attente de bons gènes. Avec l’édition, nous passons du desserrage au pilotage. Un mot, alors, perd son sens, celui qui était au cœur de toute l’évolution : l’aptitude. Elle mesurait qui laissait le plus de descendants dans un monde donné. Que veut-elle encore dire, quand c’est nous qui décidons des traits ?

Bascule 2 — déléguer le jugementExternaliser la pensée

Un fil court à travers tout le livre : l’humain avance en déléguant à des outils ce que son corps faisait seul. Il a confié sa mémoire à l’écriture, puis à l’imprimerie, puis aux réseaux ; sa force aux bêtes, puis aux moteurs. Chaque fois, il a gagné une puissance, et abandonné un peu de la faculté qu’il déposait : qui retient encore par cœur ce qu’un carnet garde à sa place ? Voici maintenant la délégation la plus vertigineuse, celle du jugement lui-même. Les machines qu’on nomme intelligences artificielles ne portent ni ne calculent seulement : elles trient, recommandent, rédigent, tranchent. Nous commençons à leur confier ce qui semblait le dernier réduit de l’humain, penser à notre place.

La vraie question n’est pas de savoir si la machine nous ressemble, ni si elle nous « dépassera ». Elle est plus sourde, et déjà là : que devenons-nous, nous, à nous reposer sur elle ? Chaque faculté qu’on externalise nous libère et, du même geste, s’atrophie faute d’usage. Après la mémoire et la force, si nous déléguons le discernement, l’attention, la peine de chercher, resterons-nous seulement capables de les reprendre le jour où l’outil manquera ?

Bascule 3 — le décalageLe corps qui n’a pas suivi

Pendant que la culture galope, le corps, lui, est resté celui du chasseur-cueilleur. Nos gènes n’ont pas eu le temps de s’ajuster au monde que nous avons bâti en un souffle. De ce décalage naît une famille de maux d’un genre inédit.

Figure interactive
Le même instinct, atout puis piège
  • Le goût du gras et du sucre
  • L’alerte au moindre danger
  • Un cercle de cent cinquante proches
  • Se reposer dès qu’on peut
Nos instincts ont été réglés pour un monde de rareté et de danger. Basculez d’un monde à l’autre : rien n’a changé en nous, tout a changé autour.

Bascule 4 — l’intention entre dans l’histoireL’intention entre dans l’histoire

Reste le retournement le plus subtil, qui touche l’histoire elle-même. Jusqu’ici, elle s’écrivait naïvement : les bascules survenaient sans que personne les ait voulues, et c’est justement pour cela qu’on peut les lire comme les traces d’un processus honnête. Mais l’humain a désormais le pouvoir d’agir sur elle à dessein, de fabriquer une opinion, de truquer une image, d’orienter une mémoire. Qui relira notre époque, plus tard, ne pourra plus se contenter de lire ce qui est arrivé : il lui faudra lire aussi ce qui a été voulu, et démêler le réel du fabriqué.

Or c’est cette naïveté partagée qui tenait nos réalités communes. Souvenez-vous : l’argent, la nation, la confiance ne tiennent que par une croyance partagée. Que devient une société quand la machine sait fabriquer des visages, des voix, des preuves qui n’ont jamais existé, et que nul ne sait plus à quoi se fier ensemble ? Le pouvoir de tout truquer attaque le ciment même qui nous faisait coopérer par millions.

Ce que ce pouvoir nous laisseConduire vers où ?

Récapitulons ce tournant, le dernier du récit. Une espèce née d’un processus aveugle en a saisi les commandes : elle réécrit ses gènes, externalise sa pensée, refait le monde plus vite que son corps ne suit, et peut désormais fabriquer jusqu’à sa propre réalité. C’est une puissance sans équivalent dans toute l’histoire du vivant. Mais une puissance n’est pas une direction. La sélection naturelle, elle, ne visait rien, et c’était sa neutralité même qui la rendait lisible. Nous, en prenant le volant, nous héritons d’une question qu’aucun être vivant n’avait eu à affronter : non plus comment survivre, mais que voulons-nous devenir ? Et à celle-là, nul mécanisme, nulle science ne répond.

Repères chiffrés — prendre le volant
le génome
lu, puis corrigé : l’évolution devient un choix
l’IA
après la mémoire et la force, on délègue le jugement
le mismatch
un corps de chasseur dans un monde de sucre et d’écrans
le vrai truqué
quand tout se fabrique, que reste-t-il de commun ?
l’aptitude
ce mot perd son sens quand nous choisissons les traits
que devenir ?
la question qu’aucun vivant n’avait eu à se poser

Nous voici arrivés au présent, les mains sur un pouvoir dont nous ne savons pas encore où le mener. Il est temps de lâcher un instant le détail des mécanismes, de reculer d’un dernier pas, très loin en arrière et très loin en avant, et de regarder ce que tout cela, du premier instant à cette page, aura été. C’est l’objet de l’épilogue.