Et ensuite ?
Nous avons remonté treize milliards d’années pour arriver jusqu’à vous. Reste à regarder une dernière fois dans l’autre sens : vers l’immensité de temps qui, peut-être, nous attend.
Nous voici arrivés. Partis d’un instant sans lieu où l’espace lui-même n’existait pas encore, nous avons suivi la matière jusqu’aux étoiles, les étoiles jusqu’à la Terre, la chimie jusqu’à la vie, la vie jusqu’à l’esprit, et l’esprit jusqu’à vous, penché sur ces lignes. Le récit pourrait s’arrêter là. Mais il manque un dernier geste pour que tout tienne : reposer notre minuscule présent sur l’immensité, non plus du passé, cette fois, mais de l’avenir.
Le temps qui resteLe très long soir
Car l’histoire de l’univers est loin d’être finie. À vrai dire, l’essentiel de sa durée est encore devant lui, et il sera surtout fait de nuit. Faites glisser le curseur vers le futur, comme vous l’aviez fait, au premier chapitre, le long du calendrier cosmique.
Dans un milliard d’années, le Soleil, vieillissant, aura tant chauffé qu’il aura fait bouillir les océans, et la Terre sera un caillou stérile. Dans cinq milliards d’années, il enflera en géante rouge et engloutira ses planètes intérieures : notre monde s’achèvera dans le même feu stellaire qui, jadis, l’avait vu naître. Bien plus tard, les galaxies se perdront de vue les unes des autres, puis les dernières étoiles s’éteindront, faute de matière neuve, et l’univers s’enfoncera dans un très long soir, froid et sombre, sans fin connue. Au regard de cette éternité qui vient, toute l’aventure que nous venons de raconter n’est qu’une brève étincelle, allumée tôt, dans un monde encore jeune.
Un point de vue de l’universCe que vous êtes
Revenez, maintenant, de ce vertige, et regardez-vous. Cette étincelle, c’est vous, et elle porte en elle toute l’histoire. Les atomes de vos os ont été forgés au cœur d’étoiles mortes. Le sel de votre sang est celui des premiers océans, que vous transportez au-dedans. Vos quatre membres sont d’anciennes nageoires, votre cerveau vorace, l’héritage d’un primate des arbres, et vos pensées, vos mots, vos récits, le legs d’un animal qui apprit à en partager d’imaginaires. Vous n’êtes pas devant cette histoire, à la lire : vous en êtes le dernier chapitre, écrit en chair et en mémoire.
Et il y a plus étrange encore. Vous êtes le fragment de l’univers qui s’est éveillé, et qui s’est retourné pour le contempler. Cette matière qui, treize milliards d’années durant, tomba, brûla, se coagula sans témoin, a fini par produire un morceau d’elle-même capable de la regarder, de la mesurer, et de s’en émerveiller. Quand vous levez les yeux vers les étoiles dont vous êtes fait, c’est, en un sens très réel, le cosmos qui se regarde lui-même. Ce n’est pas rien.
Que cette lueur existe, qu’il y ait, dans un peu de matière tiède, quelqu’un pour qui tout cela est vécu, et non pas seulement traité dans le noir, reste l’énigme que rien n’a percée. Vous êtes la question la plus profonde que l’univers se pose à lui-même.
Et depuis peu, ce fragment éveillé ne se contente plus de contempler : il se met à agir sur lui-même. La matière qui apprit à se copier, puis à se penser, apprend maintenant à se réécrire, à corriger son propre code, à se bâtir des outils qui pensent. Pour la première fois, le cosmos ne fait pas qu’ouvrir les yeux : il porte la main sur ce qui l’a fait. Pouvoir sans exemple, dont nous ne connaissons pas encore la sagesse.
Ce que ce récit nous laisseImprobables, et donc précieux
Si une leçon se dégage de tout ce chemin, ce n’est pas que nous étions attendus. C’est l’inverse, et c’est plus beau. À chaque page, nous avons vu que cela aurait pu tourner autrement : sans l’excédent d’un milliardième de matière, sans la mort de générations d’étoiles, sans un astéroïde tombé au bon endroit, sans mille bascules qui ne devaient rien à personne, vous ne seriez pas là. Vous êtes le résultat d’une chaîne d’improbabilités si longue qu’elle donne le tournis. Non pas un but vers lequel tout tendait, mais un possible parmi d’innombrables, qui s’est trouvé réalisé. Cela ne vous rend pas moins précieux. Cela vous rend précieux autrement : comme l’est ce qui aurait pu ne jamais être, et qui est, pourtant.
Le regard qui vient de s’ouvrirLe regard qui vient de s’ouvrir
Nous avons commencé par une échelle, pour ne pas perdre pied dans le temps profond. Terminons par elle. Sur l’année cosmique où le Big Bang tombe au premier janvier, minuit vient tout juste de sonner, et l’humanité n’est là que depuis les dernières minutes, notre histoire écrite, elle, dans les toutes dernières secondes. Nous sommes une chose très jeune, très soudaine, et, depuis un souffle, assez puissante pour peser sur notre planète entière. Une force de la nature qui vient, à l’instant, d’ouvrir les yeux.
Ce qu’elle fera de ce regard neuf n’est écrit dans aucun livre, et surtout pas dans celui-ci. Il n’en avait pas la charge. Il voulait seulement vous rendre le chemin : vous montrer d’où vous venez, par quelle suite d’étincelles la matière est devenue l’humain que vous êtes, et vous laisser, au bout, avec ce sentiment que rien ne remplace, ni la peur ni la certitude, et qui a mené tout ce voyage. L’émerveillement.
De la poussière d’étoiles à l’enfant qui apprend à parler, de la première cellule à la main qui tourne cette page : voilà, aussi fidèlement que nous l’avons pu, votre histoire. Et vous voilà, un instant, à en lire la fin.