L’invention du grand
Des cellules cessent de vivre chacune pour soi et se mettent à tenir ensemble. En devenant un corps, elles font naître du même coup le sexe et la mort.
Pendant des milliards d’années, être vivant, c’est être une cellule, seule, entière, suffisante. Chacune naît, se nourrit, se divise en deux copies d’elle-même, et recommence. Elle ne connaît ni le vieillissement, ni vraiment la mort : tant qu’elle se divise, elle continue. Puis, dans les mers riches en oxygène de la fin des temps anciens, il arrive quelque chose qui va tout changer, et nous mener, en droite ligne, jusqu’à vous : au lieu de se séparer une fois divisées, des cellules filles restent collées les unes aux autres.
De ce geste minuscule naît le grand. Non pas d’un coup, mais par une suite de bascules liées, qui vont ensemble et se paient les unes les autres. Un corps ne tient qu’à trois conditions : que ses cellules ne se reproduisent plus chacune pour son compte ; que, chez beaucoup, les gènes se brassent à deux ; et que l’individu, lui, devienne mortel. Ce chapitre raconte ce prix, et l’éblouissante variété d’êtres qu’il a fait surgir.
Bascule 1 — devenir plusieursRester ensemble
Au début, il suffit que des cellules filles ne se séparent pas tout à fait. Elles forment un amas, puis une boule, puis une architecture. L’avantage est immédiat : un amas est trop gros pour être avalé par les prédateurs unicellulaires, il brasse mieux l’eau et la nourriture, et il permet une chose nouvelle, décisive, la division du travail. Certaines cellules se spécialisent dans la digestion, d’autres dans le mouvement, d’autres dans la défense, d’autres enfin dans la reproduction. Comment une même lignée obtient-elle des cellules si différentes ? Toutes portent pourtant la même recette complète, le même patrimoine : ce qui les distingue, c’est la part des gènes qu’elles lisent et celle qu’elles laissent en sommeil. Une cellule de peau et une cellule nerveuse sont deux lectures d’un même texte. C’est la multicellularité, et elle a été si avantageuse qu’elle est apparue, séparément, à de nombreuses reprises : chez les animaux, les plantes, les champignons, les algues.
Mais un corps repose sur un équilibre fragile. Pour que l’ensemble tienne, aucune cellule ne doit plus se multiplier pour son seul compte : chacune ne travaille que pour le tout. Presque toutes s’y tiennent. Il arrive pourtant que l’une échappe à la règle.
Bascule 2 — le sexeMélanger pour durer : le sexe
Se reproduire seul est simple et efficace : une cellule se copie, et transmet la totalité de ses gènes. Se reproduire à deux, au contraire, coûte cher. Il faut trouver un partenaire, et l’on ne lègue que la moitié de son patrimoine. Pourquoi, alors, presque toute la vie complexe s’y est-elle mise ?
Bascule 3 — mourir pour durerLe prix du corps : la mort
Voici le versant le plus troublant du marché. Dans un corps, seules quelques cellules, les cellules reproductrices, transmettront leurs gènes à la génération suivante. Toutes les autres, celles qui font vos muscles, votre peau, votre cerveau, travaillent une vie durant sans jamais se prolonger au-delà de vous. Elles servent, puis elles meurent. La mort de l’individu est le prix de cette organisation : là où une cellule seule se divisait sans fin, le corps, lui, est mortel par construction.
Sexe et mort, ces deux compagnons que nous redoutons, ne sont donc pas des accidents ni des malédictions. Ils sont les deux faces d’une même invention : celle d’êtres faits de multitudes, capables de varier assez pour durer, et assez organisés pour vivre grand. Nous avons hérité du meilleur de ce marché, la complexité, avec sa facture attachée.
Ce que le grand a rendu possibleL’éventail du vivant
Le décor est planté pour une débauche de formes. Il y a environ 575 millions d’années apparaissent les premiers grands corps mous, la mystérieuse faune d’Édiacara, presque sans descendance. Puis, autour de 540 millions d’années, en un temps très bref pour la géologie, surgit l’essentiel des grands plans d’organisation animale : des yeux, des carapaces, des pattes, des tubes digestifs, et les premiers grands prédateurs. On appelle ce foisonnement l’explosion cambrienne.
Faites glisser le curseur. À côté des groupes qui traversent tout jusqu’à vous, vous croiserez des formes éteintes : les trilobites, qui ont régné près de deux cent soixante-dix millions d’années, ou les grands prédateurs cambriens aux allures de cauchemar. Elles n’étaient ni ratées ni inférieures. Elles ont existé, longtemps parfois, puis elles ont disparu. Le vivant d’aujourd’hui n’est qu’une petite sélection parmi toutes celles qui ont existé.
Les mers, désormais, foisonnent de vie visible, mobile, chassant et fuyant. Mais tout cela tient encore dans l’eau. Au-dessus de la surface s’étend un monde immense et nu, la terre ferme, balayée de soleil et d’orages, où rien ne vit. C’est ce continent vide que la vie va bientôt gagner, au prix d’un corps à réinventer.