L’Aventure humaine · Livre II — La vie
II · 1 La vie

La première étincelle

Dans les eaux d’une Terre encore jeune, la chimie se met à faire quelque chose d’inédit : se copier. Ce n’est pas encore la vie, mais c’en est le seuil.

Calendrier cosmique : fin septembre

Retour au bord de l’eau, sur une Terre âgée d’à peine quelques centaines de millions d’années. L’air n’a rien de respirable, le ciel est souvent rouge, et la Lune, énorme, domine des océans qu’aucun regard ne contemple. Dans les mares tièdes et près des sources chaudes du fond des mers, des molécules s’entrechoquent sans répit. Il ne s’y trouve pas encore le moindre être vivant. Et pourtant, quelque part dans cette agitation, la matière s’apprête à franchir le pas le plus étrange de toute notre histoire.

Ce pas, c’est le passage de la chimie à la vie. Nous savons décrire la Terre d’avant et le foisonnement d’après, mais l’instant du basculement nous échappe encore, faute d’en avoir la moindre trace directe. Ce chapitre ne prétend donc pas révéler comment la vie a commencé. Il montre ce que la science tient pour solide, ce qu’elle explore, et pourquoi ce seuil, si difficile à cerner, a tout changé.

Bascule 1 — définir le vivantQu’est-ce qui sépare le vivant de l’inerte ?

La question paraît simple, elle est redoutable. Un cristal grandit, une flamme se nourrit et se propage, une rivière se ramifie ; aucun n’est vivant. À l’inverse, une graine sèche semble inerte, et pourtant elle vit. Où passe la frontière ? Les biologistes s’accordent sur un faisceau de traits, plutôt que sur une définition unique.

Un être vivant tient d’abord dans une frontière : une fine membrane qui sépare un dedans d’un dehors, et maintient un ordre à l’intérieur. Il possède ensuite un métabolisme : il capte de l’énergie pour se réparer et lutter, sans relâche, contre l’usure qui défait toute chose. Il est enfin capable de se copier, en transmettant à sa descendance une recette qui varie un peu à chaque fois. C’est ce dernier trait qui compte le plus ici. Car dès qu’une chose se copie avec de légères variations, une porte s’ouvre, et derrière cette porte se tient tout le reste.

Bascule 2 — de la molécule au réplicateurLa soupe, les cheminées et l’ARN

Commençons par le plus facile : les briques. Les acides aminés, les sucres, les bases qui composent le vivant ne sont pas des raretés. Ils se forment spontanément dès qu’on mélange des molécules simples et un peu d’énergie, et on en trouve jusque dans certaines météorites. La matière première de la vie semble presque banale dans l’univers.

Le difficile n’est pas de fabriquer les briques, c’est de les faire s’organiser et se copier. Deux décors se disputent la faveur des chercheurs. Le premier est la fameuse soupe primitive, ces mares de surface où les molécules se concentrent et réagissent sous le soleil et la foudre. Le second, plus récent, se cache au fond des océans : des cheminées hydrothermales où l’eau chaude, chargée de minéraux, rencontre l’eau froide. Là, des parois de roche poreuse offrent d’innombrables petites alvéoles et un flux d’énergie constant, deux atouts précieux pour amorcer une chimie complexe.

Reste la pièce maîtresse : une molécule capable, à la fois, de porter une information et de faire des choses. L’ADN stocke le plan mais n’agit pas seul ; les protéines agissent mais ne se copient pas. Or une cousine de l’ADN, l’ARN, sait faire les deux : conserver un message et accélérer des réactions, y compris, peut-être, sa propre copie. D’où l’idée d’un « monde à ARN » où cette molécule à double talent aurait précédé l’ADN et les protéines, servant de premier pont entre la chimie inerte et l’hérédité.

Bascule 3 — le tri commenceCopier, avec des fautes

Supposons franchi le pas le plus dur : une molécule se met à se recopier. Elle le fait mal, avec de menues erreurs à chaque copie. C’est précisément cette imperfection qui allume tout. Car les copies ne sont plus identiques, et comme la matière première et l’énergie sont limitées, elles se trouvent en concurrence. Celles qui se copient un peu plus vite, ou tiennent un peu mieux, deviennent, de génération en génération, plus nombreuses. Personne n’a choisi, rien n’est visé : il suffit que ce qui se copie mieux se retrouve plus souvent.

La figure ci-dessous met ce moteur à nu. Deux populations partent au même point. En haut, les mieux « aptes » laissent davantage de descendants ; en bas, la descendance est tirée au hasard. Regardez laquelle se déplace, et laquelle se contente d’errer.

Figure interactive
Le hasard, plus un tri
« Apte » = qui laisse plus de copies. Aucune cible : le tri retient seulement ce qui se copie le mieux.
Modèle-jouet. Chaque point est un individu ; sa position, son aptitude à se reproduire. En haut, les plus aptes ont plus de descendants ; en bas, la descendance est tirée au hasard.

Il ne manque plus qu’un détail, et non des moindres : une membrane. En s’entourant d’une fine bulle grasse, un réplicateur garde près de lui ses propres pièces et se sépare des autres. Chaque bulle devient une petite unité qui se copie pour son compte : une protocellule. Frontière, chimie interne, hérédité, les trois traits du vivant se trouvent enfin réunis dans un même objet minuscule.

Repères chiffrés — le seuil du vivant
≈ 3,8 Ga
plus anciennes traces de vie probables
1953
Miller et Urey : des acides aminés en une semaine
ARN
porte l’information et catalyse : il peut se copier
membrane
un dedans, un dehors : la première frontière
sélection
copie + variation + concurrence
1 seul code
partagé par les bactéries, les arbres et vous

Ce qui a commencé làUn ancêtre pour tout le vivant

Un indice, discret et bouleversant, relie toute cette histoire. Une bactérie, un champignon, un chêne et vous parlez, au fond, la même langue chimique : le même code génétique, les mêmes briques de base, les mêmes rouages pour lire l’hérédité et brûler l’énergie. Une telle parenté ne s’explique pas par le hasard de rencontres séparées. Elle indique une origine commune, un unique rameau dont tout le reste est issu.

On l’appelle LUCA, l’ancêtre commun de tout le vivant connu. Ce n’était pas le premier être vivant, mais celui, parmi les premiers, dont la descendance a duré. De cette souche minuscule, il y a près de quatre milliards d’années, sont sorties, en droite ligne, toutes les créatures qui ont jamais existé. Vous en êtes une.

Il faudra pourtant patienter très longtemps avant que cette vie devienne visible. Pendant des milliards d’années, elle restera microscopique, tapie dans l’eau, une seule cellule à la fois. Discrète, oui, mais loin d’être inerte : c’est elle, ces invisibles obstinés, qui vont peu à peu refaire l’air, la mer et la roche, et rendre possibles, bien plus tard, de plus grandes choses.