L’Aventure humaine · Livre IV — Les sociétés
IV · 7 Les sociétés

Le siècle des extrêmes

En une vie d’homme, la civilisation la plus savante produit les pires horreurs de l’histoire. C’est la leçon la plus dure du livre : la puissance technique ne porte en elle aucune morale.

Calendrier cosmique : 31 décembre, la toute dernière demi-seconde

L’été 1914, dans toutes les capitales d’Europe, des foules en liesse acclament la guerre qui vient. Ces hommes qui partent en chantant sont les héritiers du siècle le plus fier de lui : celui de la science triomphante, du chemin de fer, de l’école pour tous, du progrès qu’on croyait sans fin. Quatre ans plus tard, ils seront près de dix millions à ne pas revenir, hachés par des machines. Et ce n’est qu’un début. Le siècle qui s’ouvre sera à la fois le plus prospère, le plus savant, le plus riche en vies humaines, et de très loin le plus meurtrier de toute l’histoire.

Nous avons vu la machine libérer une puissance sans précédent. Restait à savoir ce que l’humain en ferait. La réponse, au vingtième siècle, est double, et terrible. Ce chapitre ne raconte pas les guerres dans le détail ; il cherche, sous elles, le mécanisme. Comment la civilisation la plus avancée qui fût a-t-elle pu commettre les pires crimes jamais vus ? La réponse tient en une phrase, que tout le siècle vient marteler : la puissance technique n’est qu’un amplificateur, et elle n’emporte avec elle aucune morale.

Bascule 1 — l’outil est aveugleL’outil n’a pas de camp

Nous aimons croire que le savoir rend meilleur, qu’une société plus instruite et plus riche est forcément plus douce. Le vingtième siècle brise net cette illusion. La même chimie qui fabrique l’engrais dont nous vivons fabrique le gaz des tranchées. La même physique qui explique la lumière des étoiles allume la bombe atomique. Le même État qui sait vacciner un pays entier sait aussi le ficher, le fanatiser et l’envoyer à la mort. La technique ne choisit pas : elle multiplie ce qu’on lui demande, le meilleur comme le pire. Un progrès n’est donc jamais, en lui-même, un progrès moral. Il donne seulement plus de force, à qui la tient, pour élever ou pour détruire.

Bascule 2 — la mort industrielleLa guerre passe à l’usine

Toutes les époques ont connu la guerre. Ce que le vingtième siècle invente, c’est la guerre industrielle. Attelez à la vieille pulsion guerrière les moteurs, la chimie, le chemin de fer et l’usine, et la tuerie change d’échelle. La mitrailleuse fauche des rangs entiers ; l’artillerie pilonne des jours durant ; les trains déversent sans fin des hommes neufs à broyer. Nul besoin d’une cruauté particulière : il suffit d’appliquer à la destruction la logique de l’usine, la production en masse, la standardisation, le rendement. La Première Guerre n’est pas plus haineuse que les précédentes. Elle est mieux outillée, donc infiniment plus meurtrière.

Reste une énigme : pourquoi ne s’arrête-t-on pas ? Parce qu’un ressort invisible tient les foules, la nation, cette réalité partagée dont nous avons parlé, pour laquelle des millions d’inconnus acceptent de mourir. Et parce qu’une fois le sang versé en masse, s’arrêter reviendrait à avouer qu’il l’a été pour rien. On continue donc, au nom des morts déjà tombés, à en coucher d’autres. La même fiction qui permet de coopérer par millions permet aussi de se sacrifier par millions.

Bascule 3 — quand les foules suiventLe ressort du pire

De ces guerres et de la misère qui les suit sort une chose neuve : le totalitarisme. Non plus la vieille tyrannie d’un roi lointain qui exige l’obéissance, mais un régime qui prétend saisir l’homme tout entier, ses actes, ses paroles, jusqu’à ses pensées. Comment des sociétés cultivées y ont-elles consenti, parfois avec ferveur ? Le mécanisme est glaçant de simplicité, et il ne tient à aucun peuple en particulier.

Bascule 4 — l’horreur administrativeLe crime de bureau

Au bout de cette logique se tient l’événement qui hante à jamais notre espèce : la Shoah, l’extermination méthodique de six millions de Juifs d’Europe, femmes, hommes et enfants, pour la seule raison de leur naissance. Nous n’entrerons pas dans le détail de l’horreur ; retenons plutôt ce qui l’a rendue possible, et ce qu’elle a laissé.

Ce qui l’a rendue possible, ce sont les ressorts mêmes de ce chapitre, poussés à leur terme. Un coupable désigné, patiemment déshumanisé par des années de propagande jusqu’à ne plus compter comme un humain. Un État total, qui met sa bureaucratie, ses fichiers et ses trains au service du meurtre. Et la responsabilité diluée dans une longue chaîne où chacun n’accomplit qu’une petite tâche, et peut se convaincre qu’il n’est pas, à lui seul, le meurtrier. Ce n’est pas la barbarie d’un autre âge : c’est une froideur toute moderne, méthodique, administrative, dont seule une société avancée était capable.

Ce qu’elle a laissé est un séisme dont nous vivons encore les répliques. De l’effroi de l’après-guerre naissent un mot neuf, le génocide, et un socle : la Déclaration universelle des droits de l’homme, l’idée qu’une dignité est due à tout être humain, qu’aucun État ne peut lui retirer. « Plus jamais ça » : la promesse ne fut pas toujours tenue, d’autres génocides ont suivi, mais le seuil de ce qui est tolérable, lui, a bougé pour de bon.

Figure interactive
Le cercle de ceux qui comptent
Qui « compte » comme un semblable ? Le cercle s’est élargi au fil des âges, du clan à l’humanité. Mais parcourez-le jusqu’au bout : en quelques années, il peut aussi se rétracter jusqu’au meurtre.

Ce que le siècle nous laisseLa leçon du siècle

Récapitulons, car ce fil est trop lourd pour se laisser perdre. En cent ans, la même espèce a doublé son espérance de vie et inventé le meurtre de masse, guéri des maladies millénaires et fabriqué de quoi s’anéantir en une après-midi. Ces deux visages ne se contredisent pas : ils sont les deux tranchants d’une même lame, la puissance. Voilà la leçon la plus dure de tout ce livre. Nous avions vu la contingence défaire l’idée d’un progrès inscrit d’avance dans les choses ; le vingtième siècle défait une croyance plus tenace encore, celle d’un progrès moral garanti. Le cercle de ceux qui comptent, si lentement élargi au fil des âges, peut aussi, en quelques années, se rétracter jusqu’au meurtre. Rien, jamais, n’est acquis.

Et pourtant, du même mouvement, ce siècle a fait reculer la faim et la pauvreté comme aucun avant lui, étendu les droits à des continents entiers, et lancé l’espèce dans l’emballement le plus vertigineux de son histoire. C’est ce dernier envol, celui qui a façonné le monde où vous êtes né, qu’il nous faut regarder pour finir.

Repères chiffrés — le siècle des extrêmes
≈ 1914
la guerre passe à l’usine : la mort en série
la technique
un amplificateur aveugle, sans morale propre
le ressort
détresse, coupable désigné, chef, outils de masse
la Shoah
six millions de morts, un crime d’administration
le cercle moral
il s’élargit, mais il peut aussi se rétracter
rien n’est acquis
le progrès technique n’est pas un progrès moral