L’Aventure humaine · Livre III — L’humain
III · 3 L’humain

Une espèce, mille visages

En se répandant sur la planète, une seule espèce a pris mille apparences. Mais ces différences si visibles sont minces, graduelles, et ne dessinent aucune « race » : celles-là, nous les avons inventées.

Calendrier cosmique : 31 décembre, dans le dernier quart d’heure

Regardez une foule cosmopolite : la variété des peaux, des cheveux, des visages est saisissante. On croirait des humanités différentes. C’est pourtant l’inverse qui est vrai. De toutes les grandes espèces animales, la nôtre est l’une des moins variées dans ses gènes : deux humains pris au hasard aux antipodes se ressemblent, génétiquement, bien plus que deux chimpanzés d’une même forêt. Ce paradoxe, une espèce si jeune, si uniforme, et pourtant d’apparences si contrastées, est la clé de ce chapitre, et le meilleur antidote à la plus tenace de nos erreurs : la croyance aux races.

En quelques dizaines de milliers d’années, une poignée d’Africains a peuplé la Terre entière. C’est trop peu de temps pour se transformer en profondeur : sous la peau, nous sommes restés presque identiques. Mais c’est assez pour que la surface, elle, s’ajuste aux lieux. Ce chapitre explique d’où viennent ces différences visibles, pourquoi elles sont bien plus minces qu’elles n’en ont l’air, et pourquoi le mot « race », qui prétend les ranger en cases, ne décrit rien de réel dans la nature. C’est un cas d’école de notre méthode : une croyance ancienne, défaite non par la morale, mais par les faits.

Bascule 1 — la couleur de la peauPourquoi la peau a changé de couleur

Le trait qui a le plus servi à trier les humains, la couleur de la peau, a une explication simple et purement géographique : le soleil. La peau doit résoudre deux problèmes contraires, tous deux liés aux rayons ultraviolets. Trop d’UV détruit une vitamine essentielle à la fécondité, le folate ; il faut donc, sous les tropiques, un bouclier, la mélanine, ce pigment sombre qui protège. Mais trop peu d’UV empêche le corps de fabriquer la vitamine D, indispensable aux os ; il faut donc, sous les cieux pâles du Nord, laisser passer le peu de soleil disponible, donc une peau claire.

La couleur de peau n’est rien d’autre que ce compromis, réglé pour chaque latitude. Elle a d’ailleurs changé plusieurs fois, dans les deux sens, au gré des migrations : les Européens n’ont acquis une peau très claire que tardivement, il y a quelques milliers d’années à peine. Ce n’est pas une marque de lignée ni de rang. C’est un thermostat à ultraviolets.

Figure interactive
La couleur de peau suit le soleil
Glissez de l’équateur au pôle. La teinte change sans la moindre frontière : un dégradé, pas des cases.
Latitude et rayons ultraviolets règlent la mélanine. Sous les tropiques, elle protège le folate ; au nord, une peau claire laisse fabriquer la vitamine D. Entre les deux, un continu de nuances.

Bascule 2 — le dégradé, pas les casesLe dégradé, pas les cases

Voici la première faille des « races ». Si la peau suit le soleil, alors elle change graduellement quand on voyage du nord au sud, du plus clair au plus foncé, sans la moindre frontière, par nuances imperceptibles. On appelle cela une variation clinale, un dégradé continu. Or une race, c’est une case, avec des bords. Tracer des cases sur un dégradé est purement arbitraire : on pourrait en dessiner trois, ou cinq, ou trente, et nul ne s’accorde, parce qu’il n’existe, dans la nature, aucune ligne à suivre.

Pire encore : les traits qu’on croit aller ensemble ne voyagent pas ensemble. La couleur de la peau, la forme des yeux, le groupe sanguin, la résistance à telle maladie dessinent chacun leur propre carte, et ces cartes ne se superposent pas. Il n’existe aucun paquet de caractères qui définirait une « race ». Classer les gens par la peau, c’est en choisir un seul, et fermer les yeux sur tous les autres.

Bascule 3 — sous la peauLa race n’est pas dans les gènes

Descendons sous la peau, dans les gènes eux-mêmes ; la surprise y est totale. La quasi-totalité de la diversité génétique humaine se trouve à l’intérieur de chaque population, et une infime part seulement entre les populations. Autrement dit, deux voisins d’un même village diffèrent presque autant, dans leurs gènes, que deux humains de continents opposés. Mieux : comme l’espèce est née en Afrique et n’en est sortie que tard, par petits groupes, il y a plus de diversité génétique dans la seule Afrique que dans tout le reste du monde réuni. Deux Africains de régions éloignées peuvent être plus différents, génétiquement, qu’un Européen et un Asiatique. Découper l’humanité en poignées de « races » ne suit donc aucune réalité des gènes : c’est une carte sociale, héritée de l’histoire et de la domination coloniale, plaquée après coup sur une variation qui l’ignore.

Ce que cette diversité nous apprendDes différences réelles, des races inventées

Retenons le double visage de la chose. Les différences entre humains sont réelles : la peau, les traits, quelques adaptations locales, au froid, à l’altitude, à la digestion du lait, existent bel et bien, et racontent la belle histoire de notre voyage sur la planète. Mais elles sont minces, graduelles et mal assorties : elles ne dessinent aucune frontière, aucune case, aucune « race ». La race n’est pas une donnée de la biologie que la science aurait confirmée ; c’est une catégorie que des sociétés ont inventée, à une époque précise, souvent pour justifier de dominer, et qu’on a ensuite prise pour un fait de nature. Nous sommes une seule espèce, très jeune, très semblable, aux mille visages de surface.

Repères chiffrés — une espèce, mille visages
le soleil
la couleur de peau, un compromis à UV réglé par la latitude
un dégradé
la variation est clinale : aucune frontière, aucune case
l’Afrique
à elle seule, plus diverse que tout le reste du monde
à l’intérieur
l’essentiel des écarts est entre voisins, non entre peuples
effet Flynn
les scores bondissent en un siècle : le milieu, non les gènes
la race
une carte sociale, non une donnée de la biologie

Une seule espèce, donc, jeune et unie sous ses mille visages, désormais répandue d’un pôle à l’autre. Reste la question laissée en suspens : comment, partout, ces humains ont-ils vécu, pendant les milliers de siècles qui précèdent les rois et les champs ? C’est le monde des égaux.