Le feu sous la machine
Depuis toujours, le travail se fait à la force des muscles. Puis l’humain apprend à brûler la lumière du Soleil enfouie sous ses pieds, et le monde change de vitesse.
Dans l’Angleterre du dix-huitième siècle, au fond d’une mine noyée, une machine halète, crache de la vapeur, et pompe l’eau sans jamais se lasser. Elle ne mange pas, ne dort pas, ne se plaint pas. Elle abat, à elle seule, le travail de dizaines d’hommes ou de chevaux, et il suffit, pour l’entretenir, de la nourrir de charbon. Ce halètement régulier est le bruit d’un monde qui bascule. Car l’humanité vient de briser le plus vieux de tous ses plafonds : celui de l’énergie.
Nous voici au tout dernier grand tournant de notre histoire, celui qui fabrique le monde où vous vivez. Il ne tient pas dans une idée ni dans une institution, mais dans une source de puissance nouvelle, et démesurée. Pour en mesurer le choc, il faut d’abord se rappeler à quel point, avant elle, l’énergie manquait.
Bascule 1 — l’énergie rareLe plafond des muscles
Pendant toute l’histoire, jusqu’à hier pour ainsi dire, le travail s’est fait à la force des muscles : ceux des hommes et ceux des bêtes, avec un peu de vent dans les voiles et d’eau sur les moulins. C’est tout. Bâtir une cathédrale, labourer un champ, transporter une pierre : rien ne se faisait sans qu’un corps ne pousse, ne tire ou ne porte. L’énergie était donc rare, et cette rareté bornait tout. On ne pouvait produire, construire, déplacer, qu’autant que des muscles disponibles le permettaient. Un empereur commandait plus de bras qu’un paysan, mais son empire lui-même roulait sur de la sueur. Ce plafond n’avait jamais, en trois cent mille ans, été percé.
Bascule 2 — le charbonLa lumière enfouie
La clé était sous les pieds, oubliée depuis des âges. Souvenez-vous des immenses forêts qui, il y a trois cents millions d’années, ont enfoui leur carbone sans pourrir. Ce carbone, c’est le charbon : de la lumière du Soleil, captée par des plantes disparues, comprimée et conservée sous terre pendant des centaines de millions d’années. Le brûler, c’est rallumer cette lumière ancienne, et libérer d’un coup l’énergie qu’elle avait patiemment engrangée.
Restait à en faire du mouvement. C’est l’affaire de la machine à vapeur : la chaleur du charbon fait bouillir de l’eau, la vapeur pousse un piston, le piston fait tourner une roue. Un muscle mécanique, infatigable, était né. Et à la différence d’un cheval, on pouvait en construire autant qu’on voulait, aussi puissants qu’on voulait. Pour la première fois, l’énergie devenait abondante.
Bascule 3 — multiplier le gesteLa machine et l’usine
Une énergie soudain bon marché, et tout se met à changer. On attelle cette puissance à des machines qui multiplient le geste de l’ouvrier : une seule fileuse mécanique fait le travail de dizaines de mains. La production quitte l’atelier familial pour l’usine, où hommes et machines s’alignent au rythme de la vapeur. Les objets, jadis rares et chers, deviennent abondants et accessibles. Puis on met le feu sous les roues : le chemin de fer et le bateau à vapeur abolissent les distances, et ce qui prenait des semaines prend des jours. Un peu plus tard, le pétrole, plus dense et liquide, et l’électricité, prolongeront encore le bond. Le monde entier accélère.
Bascule 4 — la croissance sans finLa rupture
Le résultat est sans précédent dans toute l’histoire du vivant. Jusque-là, quand une société produisait plus, elle faisait surtout plus d’enfants, et le gain se diluait aussitôt dans les bouches en plus : on restait pauvre, à plusieurs. Avec la machine, pour la première fois, la production se met à croître plus vite que la population, et à ne plus s’arrêter. La courbe de tout, la richesse, les villes, et bientôt la population elle-même, cesse de ramper pour grimper à la verticale.
Le prix, et la facture différéeCe que le feu a coûté
Comme toutes les grandes bascules, celle-ci se paie. Sur le moment, elle se paie en chair humaine : des usines où l’on travaille seize heures, des enfants à la mine, des villes noires de suie et de maladies, et, au loin, des colonies pressurées pour fournir le coton, le caoutchouc et le minerai qui nourrissent les machines. La splendeur des uns s’est bâtie, là encore, sur la peine des autres.
En deux petits siècles, l’humanité a rompu la contrainte qui la tenait depuis ses origines. Elle peut désormais nourrir des milliards de bouches, creuser des montagnes, voler, s’éclairer la nuit, parler d’un bout du monde à l’autre. Mais cette puissance neuve est aveugle : elle sert aussi bien à bâtir qu’à détruire. Avant de combler le monde de biens, elle va d’abord, au siècle qui vient, servir à tuer comme jamais on n’avait tué. C’est cette face sombre de la puissance, et la dure leçon qu’elle nous laisse, qu’il faut regarder d’abord.