L’Aventure humaine · Livre IV — Les sociétés
IV · 3 Les sociétés

Empires, routes et fléaux

Les cités se relient en réseaux, puis en empires. Le long des routes voyagent les marchandises, les dieux, les idées, et le plus discret des conquérants : le microbe.

Calendrier cosmique : 31 décembre, 23 h 59 min 52 s

Sur une piste poussiéreuse d’Asie centrale, il y a deux mille ans, une caravane avance. Elle porte de la soie de Chine, qui finira peut-être sur les épaules d’une Romaine, et rapportera de l’argent, du verre, des idées. Les hommes qui la mènent parlent plusieurs langues, prient plusieurs dieux, et transportent, sans le savoir, dans leur souffle et leurs marchandises, des germes que personne, au bout de la route, n’a jamais rencontrés. Les cités, jusque-là repliées sur leur plaine, sont en train de se nouer les unes aux autres. Le monde devient un seul tissu.

Ce chapitre suit ce grand nouage : comment les sociétés se relient en réseaux, puis en empires, et ce qui circule alors d’un continent à l’autre. Trois sortes de voyageurs surtout : les biens, les idées, et les maladies. Les deux premiers, nous les célébrons. Le troisième a pourtant, plus d’une fois, décidé du sort des peuples.

Bascule 1 — les routesLe monde se relie

Aucune civilisation ne reste longtemps seule. Dès qu’elles se touchent, les sociétés échangent, et des routes se tracent, terrestres et maritimes, qui relient bientôt la Chine à la Méditerranée et l’Afrique à l’Inde. Le long de ces fils circulent la soie, les épices, les métaux, l’or. Mais la cargaison la plus précieuse est invisible : ce sont les idées. Une technique, une religion, un système de chiffres inventés à un bout du monde peuvent, en quelques générations, éclore à l’autre.

Certaines de ces réponses neuves ne sont pas restées dans les écoles de sages : portées par les routes et les empires, elles deviennent les grandes religions du salut, le bouddhisme hors de l’Inde, puis le christianisme et l’islam. Pourquoi celles-là ont-elles conquis des continents, quand les anciens dieux restaient attachés à leur cité ? Parce qu’elles offraient ce que l’ancien monde refusait aux petits. Aux dieux civiques, il fallait des sacrifices et un rang ; on n’était rien sans la cité. Les religions du salut, elles, s’adressent à chacun, l’esclave comme l’empereur, et lui promettent ce qu’aucun roi ne peut donner : une dignité qui ne tient pas à sa naissance, un dieu qui le connaît en personne, une vie qui ne s’arrête pas à la mort, une communauté qui nourrit le pauvre et veille le malade. Dans des empires immenses et froids, où l’individu se perd, l’offre est irrésistible. Elles gagnent d’abord par le bas, chez les humbles et les femmes, avant que les empereurs, flairant leur force de cohésion, ne s’en emparent à leur tour : trois siècles après avoir jeté les premiers chrétiens aux fauves, Rome fait du christianisme sa religion d’État, et le glaive qui les frappait devient celui qui les protège.

Bascule 2 — les empiresL’empire, ordre imposé

Certains États, plus puissants, en avalent d’autres et finissent par régner sur d’immenses territoires peuplés de gens très divers : ce sont les empires. La Perse, Rome, la Chine des Han, les califats, l’empire mongol : chacun étend, par la conquête, un même cadre sur des millions de sujets. Une même loi, des routes sûres, une monnaie commune, souvent une langue et une foi partagées. Cet ordre imposé a un effet paradoxal : en unifiant de vastes espaces, il fait circuler encore davantage les biens, les gens et les savoirs. L’empire est la première façon qu’a trouvée l’humanité de se coordonner à l’échelle d’un continent.

Mais aucun ne dure. Rome, après des siècles, se défait, et l’on a longtemps mis sa chute sur le compte de la « décadence », d’un supposé ramollissement des mœurs. Les historiens n’y croient plus guère. Un empire s’effondre rarement pour une seule cause : c’est un faisceau qui cède, une machine devenue trop vaste à défendre et à nourrir, des impôts qui étouffent, des épidémies qui vident les campagnes, des poussées aux frontières, des rivalités au sommet. Rien de moral là-dedans, aucun châtiment du ciel : une organisation complexe qui, à force de tensions, se disloque, comme un pont trop chargé. Retenons-le, car cela vaut pour toutes, y compris les nôtres : une civilisation n’est jamais aussi solide qu’elle le croit.

Bascule 3 — les épidémiesLe passager clandestin

Relier le monde, c’est aussi relier ses microbes. Les grandes maladies contagieuses sont filles de l’agriculture : nées de l’entassement des villes et de la proximité constante du bétail, elles couvaient dans chaque foyer de civilisation. Les routes n’avaient plus qu’à les emporter. Ainsi la peste voyage. Elle affaiblit l’Empire romain, ravage Byzance, puis, en 1347, la peste noire déferle sur l’Europe et en emporte, en quelques années, près d’un tiers. Aucune armée n’a jamais tué si vite. La maladie n’est pas une note de bas de page de l’histoire : elle en est l’un des moteurs, aussi puissant que le fer ou l’or.

Bascule 4 — géographie, et non destinGéographie, et non destin

Reste la grande énigme, celle qu’il faut aborder avec le plus de soin. Pourquoi certaines régions du monde en sont-elles venues à en dominer d’autres ? Écartons d’emblée la pire des réponses, et la plus fausse : ce n’est ni une affaire de race, ni un destin, ni une supériorité d’un peuple sur un autre. C’est, pour l’essentiel, une affaire de géographie.

L’Eurasie disposait, par chance, de bien plus d’espèces faciles à domestiquer, et surtout, elle s’étend d’ouest en est, sur une même bande de climats. Une plante, un animal, une technique, une invention pouvaient donc s’y diffuser vite, d’un bout à l’autre, et s’y accumuler. Les continents orientés nord-sud, aux climats étagés, ne le permettaient pas aussi bien. Résultat : les sociétés eurasiennes ont pris de l’avance en population, en techniques, et surtout en une chose invisible, l’immunité aux maladies de foule, forgée par des millénaires de vie avec le bétail et dans les villes.

À explorer
Le grand échange
De l’Ancien Monde vers les Amériques
Des Amériques vers l’Ancien Monde
Cliquez ce qui a traversé l’Atlantique. En rouge, la cargaison la plus mortelle.
Après 1492, deux mondes longtemps séparés se mélangent. L’échange fut radicalement inégal : les germes de l’Ancien Monde tuèrent bien plus que tout le reste réuni.

Cette immunité fut l’arme décisive. Quand les Européens atteignent les Amériques, en 1492, ce ne sont pas d’abord leurs canons qui l’emportent, mais leurs germes. Les habitants du Nouveau Monde, qui n’avaient jamais rencontré la variole ni la rougeole, tombent par vagues : jusqu’à quatre-vingt-dix pour cent d’entre eux meurent en un siècle, souvent avant même d’avoir vu un conquérant. Retenez-le bien, car tout est là : cette catastrophe ne dit rien de la valeur des peuples. Elle dit seulement qu’un camp portait, dans son sang, des maladies auxquelles l’autre n’avait aucune défense. À une autre distribution des continents et des espèces, la conquête aurait pu se faire dans l’autre sens.

Repères chiffrés — le monde se noue
la route de la soie
biens, idées et dieux d’un bout à l’autre
nos chiffres
indiens, portés vers l’ouest par les marchands
1347
la peste noire emporte près d’un tiers de l’Europe
l’axe est-ouest
pourquoi l’Eurasie a pris de l’avance
≈ 90 %
des Amérindiens tués par les germes, pas les armes
ni race, ni destin
de la géographie et de l’immunité

Au terme de ce chapitre, l’humanité forme un seul système, noué de routes, brassé d’empires, parcouru d’idées, de fois rivales et de fléaux. Le monde est connecté, inégal, et fiévreux. Il ne lui manque plus, pour basculer dans notre époque, que deux étincelles : une nouvelle manière de poser des questions à la nature, et une nouvelle source de puissance, enfouie sous ses pieds. C’est la double révolution qui vient.