L’Aventure humaine · Livre III — L’humain
III · 2 L’humain

La pensée qui parle

Un animal se met à parler d’esprits, de règles et de lendemains. En apprenant à partager des idées qu’on ne peut ni voir ni toucher, il devient capable de coopérer par millions.

Calendrier cosmique : 31 décembre, dans la dernière heure

Une nuit, il y a peut-être quarante mille ans, autour d’un feu, quelqu’un raconte. Pas un cri d’alarme, pas un ordre : une histoire. Il parle d’un aïeul mort depuis longtemps, d’un esprit qui habite la montagne, de ce qu’il faudra faire quand reviendra la saison des pluies. Autour de lui, chacun voit, dans sa tête, ce qui n’est ni là ni visible. Un animal vient de faire une chose qu’aucun autre ne sait faire : mettre un monde imaginaire dans l’esprit de ses semblables.

Nous avons vu, au chapitre précédent, un corps humain s’assembler : la station debout, le feu, le grand cerveau, la longue enfance. Restait une chose qui allait tout démultiplier. Non pas une nouvelle pièce d’anatomie, mais une manière de penser, et de la partager. C’est elle qui sépare notre espèce des autres, non par une intelligence individuelle supérieure, mais par notre pouvoir de relier nos esprits.

Bascule 1 — le signePenser en symboles

Tout commence par une capacité qui semble anodine : laisser une chose en représenter une autre. Un trait d’ocre sur une paroi représente un bison. Un coquillage percé, porté au cou, représente un lien, un rang, une appartenance. Un mot représente une idée. C’est le symbole, et il est le socle de tout le reste. Car une fois qu’un esprit peut faire tenir une chose pour une autre, il peut aussi inventer des idées qui ne renvoient à rien de tangible, et les partager.

Les traces de cette pensée symbolique se multiplient il y a quelques dizaines de milliers d’années : pigments, parures, sépultures soignées, et surtout l’art. Sur les parois des grottes surgissent des chevaux, des lions, des mains soufflées à l’ocre, d’une beauté qui nous bouleverse encore.

Bascule 2 — les réalités partagéesCe qui tient par la croyance partagée

Voici la conséquence la plus lourde de cette faculté. Elle permet à des foules d’inconnus de coopérer. Les autres grands singes vivent en groupes de quelques dizaines, où chacun connaît chacun. Au-delà, faute de se connaître, ils ne peuvent plus se faire confiance ni s’organiser. L’humain, lui, coordonne des millions d’individus qui ne se rencontreront jamais. Comment ? Parce qu’ils partagent les mêmes réalités invisibles.

À explorer
Réel dans le monde, ou réel par accord ?
Cliquez chaque chose pour voir de quel côté elle tombe.
Les deux sortes de choses sont bien réelles : un billet achète vraiment du pain. Mais les unes existent sans nous, les autres seulement tant que nous en convenons ensemble.

Un billet de banque n’est qu’un bout de papier ; il achète pourtant du pain, parce que tout le monde s’accorde à lui prêter de la valeur. Une nation, une entreprise, une loi, un droit : rien de cela n’a de corps, on ne peut ni le voir ni le toucher. Ces choses existent parce que, ensemble, nous convenons de les tenir pour réelles, et elles agissent alors sur le monde avec une force considérable. Des millions de personnes peuvent se plier à la même règle, servir le même royaume, faire confiance à la même monnaie, sans s’être jamais vues. C’est là notre superpouvoir : croire ensemble à des choses qui n’existent que par cette croyance même.

Bascule 3 — le langageBâtir des mondes dans la tête d’autrui

Rien de tout cela ne serait possible sans l’outil qui met les idées en commun : le langage. Beaucoup d’animaux communiquent, mais par un répertoire fixe de signaux, un cri pour l’aigle, un autre pour le serpent. Le langage humain est d’une autre nature. Avec une poignée de sons et quelques règles, il produit un nombre infini de phrases neuves, et surtout, il parle de ce qui n’est pas là : le passé, le futur, le lointain, le possible, l’imaginaire.

C’est ce dernier trait qui change tout. Grâce à lui, je peux déposer dans votre esprit une scène que vous n’avez pas vécue, un projet pour demain, un être qui n’existe pas. Le langage laisse transporter une pensée d’une tête à une autre, et donc coordonner, enseigner, et partager les réalités invisibles dont nous venons de parler. Il sert aussi, très prosaïquement, à parler des autres : qui est fiable, qui a triché, qui s’est allié à qui. Ces bavardages, qu’on méprise, sont un ciment social puissant, qui permet à des groupes bien plus grands de rester soudés.

Bascule 4 — la culture qui s’accumuleL’effet cliquet

Reste à comprendre pourquoi l’humain, seul, accumule. Un chimpanzé, très malin, casse une noix comme sa mère, et son fils fera pareil. Le savoir tourne en rond. Chez l’humain, il monte. Chaque génération reçoit le savoir de la précédente, s’en sert comme d’un point de départ, et parfois y ajoute quelque chose, qu’elle transmet à son tour. Le savoir ne se perd pas entre les âges : il s’empile.

Ce que nous étions devenusUn animal qui vit dans des récits

Récapitulons ce qui s’est assemblé, cette fois non plus dans le corps, mais dans l’esprit partagé. Le symbole, qui fait tenir une chose pour une autre. Les réalités communes, qui lient des inconnus par millions. Le langage, qui transporte les pensées d’une tête à l’autre. Et l’effet cliquet, qui fait grimper le savoir de siècle en siècle. Ensemble, ils font de Homo sapiens une créature d’un genre neuf : un animal qui vit autant dans ses récits que dans le monde réel.

Ainsi équipé, il ne connaît plus de frontière. Là où d’autres espèces se cantonnent au milieu pour lequel leur corps est fait, l’humain s’adapte par la culture : il se coud des vêtements pour le froid, construit des radeaux pour la mer, invente pour chaque terre les outils qu’elle réclame. En quelques dizaines de milliers d’années, il quitte l’Afrique et gagne, à pied et en barque, la planète entière, jusqu’aux déserts, à l’Arctique et aux îles les plus lointaines.

Mais en se répandant ainsi sous tous les climats, du soleil de l’équateur à la longue nuit de l’Arctique, l’espèce unique s’est mise à changer de visage. La peau, les traits, la stature ont commencé à varier d’un bout du monde à l’autre. Ces différences, sur lesquelles nous avons bâti tant d’histoires et tant de malheurs, d’où viennent-elles au juste, et disent-elles vraiment ce que nous leur avons fait dire ? C’est la question du chapitre suivant.

Repères chiffrés — relier les esprits
≈ 51 000 ans
les plus vieilles peintures figuratives (Indonésie)
un signe
une chose qui en désigne une autre
l’argent, l’État
réels par la croyance partagée
la grammaire
parler de l’absent, du futur, de l’imaginaire
l’effet cliquet
chaque génération repart de la précédente
toute la Terre
peuplée par la culture, non par le corps