L’Aventure humaine · Livre IV — Les sociétés
IV · 5 Les sociétés

Les Lumières et les droits

Et si l’ordre des sociétés n’était pas voulu par le ciel, mais fait par les hommes, donc défaisable ? De cette idée vertigineuse sortent les droits, l’égalité et la démocratie.

Calendrier cosmique : 31 décembre, 23 h 59 min 59 s

Pendant des millénaires, l’ordre des sociétés, le roi tout en haut, puis les nobles et les prêtres, et tout en bas la masse des sujets, a paru aussi fixe et aussi voulu que l’ordre des astres. On naissait à sa place, on y mourait, et c’était, disait-on, la volonté du ciel. Puis, dans quelques têtes du dix-huitième siècle, germe une question d’une audace vertigineuse, qui va faire tomber des trônes : et si cet ordre n’était pas donné par Dieu, mais fait par les hommes, et donc défaisable ?

Nous venons de voir une nouvelle façon de connaître la nature. La voici qui se retourne vers l’humain lui-même. Si l’on peut interroger le ciel au lieu de croire les Anciens sur parole, pourquoi pas le pouvoir, la loi, la coutume ? Ce chapitre suit cette bascule des idées, jumelle exacte de la révolution industrielle qui gronde au même moment. Et, fidèles à notre méthode, nous ne réciterons pas les révolutions : nous chercherons le mécanisme. D’où viennent, soudain, les droits, l’égalité, la démocratie, ces mots qui nous semblent aujourd’hui évidents et qui ne l’étaient pour personne ?

Bascule 1 — oser savoirLa société n’est pas donnée, elle est faite

Le geste des Lumières tient dans une formule de Kant : ose savoir. Ose penser par toi-même, sans t’en remettre à l’autorité d’un roi, d’un prêtre ou d’un ancien. Appliquée à la société, cette audace donne une idée neuve et explosive : l’ordre social n’est pas un décret du ciel, c’est un arrangement humain. Or ce que les hommes ont fait, ils peuvent le défaire, et le refaire mieux. Des penseurs se mettent alors à démonter la société comme une horloge. D’où vient le pouvoir ? D’un pacte entre les gouvernés, répond-on, et non de Dieu. À quoi sert l’État ? À garantir des droits, et s’il y faillit, on peut légitimement le changer. En quelques décennies se met en place tout le vocabulaire politique qui est encore le nôtre : la nation, le citoyen, la loi, les droits, la séparation des pouvoirs.

Bascule 2 — inventer les droitsDes droits qui n’existaient pas

Arrêtons-nous sur le mot le plus lourd : les droits. On les dit « naturels », inscrits dans l’homme dès sa naissance. Cherchez-les pourtant dans la nature : vous n’y trouverez ni liberté, ni égalité, ni dignité, seulement des corps, des forces, des rapports de puissance. Un droit ne se ramasse pas comme une pierre. Il se déclare. Souvenez-vous des réalités partagées : comme la monnaie ou la nation, un droit n’existe que parce qu’une communauté convient de le tenir pour réel, et se donne les moyens de le défendre. Sa force n’en est pas moindre, elle est immense : un simple bout de papier, une Déclaration des droits, peut renverser un roi.

Figure interactive
D’où vient le pouvoir ?
le Ciell’ordre voulu par Dieu
le Roi, la Loi
le Peupleles sujets
La grande bascule des Lumières tient dans le sens d’une flèche. Sous l’ancien régime, la légitimité descend du ciel sur le roi ; désormais, elle monte du peuple, qui fonde la loi.

Bascule 3 — l’idée descend dans la rueL’idée descend dans la rue

Une idée seule ne fait pas une révolution ; il y faut aussi une poudrière. L’imprimerie répand les textes des philosophes bien au-delà des salons. Et surtout, l’écart devient insupportable entre le principe proclamé, tous les hommes naissent égaux, et la réalité criante des privilèges, de l’impôt qui n’accable que les pauvres, du roi qui décide seul. En 1776, treize colonies d’Amérique déclarent leur indépendance au nom de ces droits. En 1789, la France abat en quelques mois un ordre millénaire et proclame la Déclaration des droits de l’homme. Ce ne sont pas des émeutes de la faim comme il y en eut toujours : ce sont les premières révolutions faites au nom d’une idée, pour fonder un ordre neuf, et pas seulement changer de maître.

Bascule 4 — l’idée dépasse ses auteursLa contradiction féconde

Car il faut le dire sans détour : ces Lumières avaient d’immenses angles morts. Ceux qui écrivaient « tous les hommes » pensaient, le plus souvent, aux hommes blancs, propriétaires et instruits. Les femmes restaient sous tutelle, les esclaves en chaînes, les peuples colonisés hors du cercle. L’universel proclamé était, dans les faits, terriblement étroit. Et pourtant, c’est là que se cache le ressort le plus puissant. Une fois écrit noir sur blanc que les humains naissent égaux en droits, la porte ne peut plus tout à fait se refermer. Les exclus, les uns après les autres, vont saisir l’arme que leurs maîtres ont forgée et la retourner : vous avez dit tous ? alors nous aussi. L’abolition de l’esclavage, le combat des femmes, la décolonisation puiseront tous, parfois contre l’Occident, dans ce même principe né en Occident. La contradiction n’a pas tué l’idée : elle en a fait un moteur pour deux siècles.

Ce que l’idée a rendu possibleCe que les Lumières ont ouvert

Au terme de cette bascule, un monde nouveau est devenu pensable, sinon encore réel. La légitimité ne tombe plus du ciel, elle monte des gouvernés. La société n’est plus un destin, mais un chantier qu’on peut critiquer et réformer. C’est de là que sortiront la démocratie, l’État de droit, l’idée même de progrès social. Rien de tout cela n’était garanti, et rien ne l’est encore : nous verrons bientôt le vingtième siècle piétiner ces droits autant qu’il les étendra. Mais un seuil est franchi. Désormais, quand un pouvoir écrase, on peut lui opposer non plus seulement la révolte du ventre, mais un principe.

Repères chiffrés — les Lumières et les droits
ose savoir
penser par soi-même, sans s’en remettre à l’autorité
la société
non un décret du ciel, mais un arrangement humain
un droit
non trouvé dans la nature : déclaré, puis défendu
1776, 1789
les premières révolutions au nom d’une idée
Haïti 1804
des esclaves prennent la Déclaration au mot
l’angle mort
l’universel proclamé, d’abord très étroit

Pendant que ces idées refont le monde par le haut, dans les têtes et les assemblées, une autre révolution, muette, se prépare par le bas, sous les pieds mêmes des philosophes. Dans le charbon des mines anglaises dort une puissance qui va, elle aussi, tout bouleverser, et bien plus vite. Les deux jumelles, l’idée et la machine, vont désormais marcher ensemble.