Le primate social
Dans les arbres d’un monde vidé de ses géants, un petit mammifère aux mains agiles et aux yeux vifs mise tout sur une chose : vivre en groupe.
Revenons dans les arbres, quelques millions d’années après la chute de l’astéroïde. Le monde s’est repeuplé de mammifères, et parmi eux, dans la canopée d’une forêt chaude, s’affaire un petit animal au museau court, aux grands yeux, aux mains étonnamment habiles. Il saute de branche en branche, cueille des fruits, épouille patiemment son voisin. Rien, dans son allure, n’annonce un conquérant du monde. C’est pourtant de cette modeste créature, et surtout de sa façon très particulière de vivre, que nous sommes les héritiers directs.
Ce dernier chapitre du long prologue de la vie est aussi le seuil de notre propre histoire. Avant de raconter comment un singe est devenu humain, il faut regarder de près ce singe : quel corps il avait, quelle vie il menait, et de quels outils, déjà, il disposait sans le savoir. Car presque tout ce qui fera l’humain était là, en germe, chez le primate.
Bascule 1 — la main et l’œilUn corps taillé pour les arbres
La vie dans les arbres exige des qualités précises, et elle les a façonnées. Pour saisir les branches sans tomber, le primate a des mains qui agrippent, avec un pouce mobile qui s’oppose aux autres doigts, et des ongles plats à la place des griffes, qui laissent le bout des doigts sentir et tenir. Pour juger la distance d’un saut, il a les yeux placés devant, côte à côte, dont les deux images se superposent et donnent le relief. Il se fie moins à l’odorat, davantage à la vue, et voit, souvent, les couleurs.
Retenez ces deux traits, la main fine et l’œil qui mesure, car ils ne servent pas qu’à grimper. Une main capable de saisir un fruit saura, un jour, tailler une pierre ; un regard capable de viser une branche saura suivre une proie, puis lire un visage. Le primate ne « prépare » rien : il vit dans les arbres, simplement, mais il se trouve doté, par cette vie, d’un corps que la suite saura détourner vers tout autre chose.
Bascule 2 — vivre ensembleLa force du nombre
Voici le pari décisif, celui qui compte le plus pour ce qui va suivre. La plupart des primates ne vivent pas seuls : ils vivent en groupes. À plusieurs, on repère mieux le prédateur, on défend une source de nourriture, on élève les petits à moindre risque. Le nombre est une armure. Mais c’est une armure qui a un prix, et ce prix se paie en cervelle.
Cette intelligence des relations se nourrit de gestes tout simples. L’épouillage, par exemple, ce long toilettage mutuel, ne sert pas qu’à nettoyer le pelage : c’est un ciment social, une façon de tisser et d’entretenir des alliances, un peu comme nos conversations et nos repas partagés. Bien avant la parole, les primates savaient déjà se lier.
Bascule 3 — le buisson des singesNos plus proches parents
Parmi les primates, une famille pousse ces traits plus loin que les autres : les grands singes, dont nous faisons partie. Chimpanzés, bonobos, gorilles, orangs-outans : ce sont nos plus proches parents vivants, et l’arbre ci-dessous situe nos liens.
La proximité n’est pas qu’une affaire d’ossements. Les grands singes fabriquent et utilisent des outils, cassent des noix avec des pierres, pêchent les termites avec des brindilles taillées. Ils ont des cultures : des gestes appris des aînés, transmis, qui diffèrent d’un groupe à l’autre comme des traditions locales. Ils se reconnaissent dans un miroir, consolent un proche en peine, et savent, à l’occasion, tromper leurs rivaux. Presque tout ce que nous croyions n’appartenir qu’à l’humain existe déjà, en plus discret, chez ces cousins.
Le seuilUn singe se lève dans l’herbe
Nous voici au bout du prologue. Il aura fallu treize milliards d’années, des étoiles mortes, une planète tiède, une étincelle chimique, deux milliards d’années de patience microbienne, l’invention du grand, cinq fins du monde, et un petit primate sociable, pour arriver à ce point précis : une forêt d’Afrique de l’Est, il y a sept millions d’années, que le climat commence à assécher.
À mesure que la forêt se déchire en bosquets épars, une lignée de ces grands singes reste dans les arbres, et donnera les chimpanzés d’aujourd’hui. Une autre s’aventure, de plus en plus, dans la mosaïque de bois et de prairies qui s’ouvre au sol. C’est là, dans l’herbe haute, qu’un de ces singes va se redresser sur ses deux jambes. Vous connaissez la suite : c’est la vôtre. Et c’est exactement là que commence le chapitre suivant.