L’Aventure humaine · Livre III — L’humain
III · 4 L’humain

Le temps des égaux

Pendant trois cent mille ans, l’humain a vécu en petites bandes sans chefs ni fortunes. Non par douceur : parce que l’égalité s’y défendait, jour après jour, contre quiconque tentait de s’élever.

Calendrier cosmique : 31 décembre, dans les dernières minutes

Un chasseur revient au campement, ployant sous une grande antilope qu’il a mis des heures à traquer. On croirait qu’on va l’acclamer. C’est l’inverse : ses compagnons haussent les épaules, raillent la maigreur de la bête, se moquent de sa chance. Lui-même, s’il a du savoir-vivre, dénigre sa propre prise. Cette petite scène, observée chez des peuples de chasseurs jusqu’à nos jours, dit tout d’un monde qui fut le nôtre pendant l’immense majorité de notre histoire : un monde où l’on s’emploie, sans relâche, à empêcher quiconque de se hausser au-dessus des autres.

Nous avons vu naître le corps humain, l’esprit qui parle, et l’espèce se répandre sur la Terre en mille visages. Reste à voir comment, partout, cet animal a vécu, non pas quelques siècles, mais trois cent mille ans, soit plus de neuf dixièmes de toute notre histoire. Pas dans des villes ni sous des rois : en petites bandes de quelques dizaines, mobiles, sans fortune ni pouvoir accumulés, remarquablement égales. Ce chapitre cherche le mécanisme de cette égalité, car elle n’a rien d’un paisible état de nature : c’est une conquête de tous les jours. Et comprendre pourquoi elle tenait, c’est comprendre, par contraste, pourquoi elle s’effondrera dès que viendront les champs.

Bascule 1 — nivelerL’égalité ne va pas de soi

On imagine parfois ces bandes égales par innocence, faute d’avoir encore inventé la domination. C’est mal les voir. L’humain porte en lui, comme ses cousins les grands singes, un vieux goût du rang et de l’ascendant. Si les bandes sont égales, ce n’est pas qu’elles ignorent la hiérarchie : c’est qu’elles la combattent activement. Celui qui se vante est moqué. Celui qui veut commander est ignoré, ridiculisé, au besoin abandonné. Le bon chasseur doit rabaisser ses exploits, sous peine de passer pour orgueilleux. Les anthropologues parlent d’une hiérarchie inversée : la communauté tout entière se ligue pour tenir en respect quiconque voudrait s’élever. L’égalité n’est pas l’absence de pouvoir ; c’est un pouvoir de tous, dressé contre l’ambition de chacun.

Bascule 2 — se tenir en nombrePeu, et longtemps stables

Une autre énigme : durant ces centaines de millénaires, la population humaine est restée minuscule et à peu près stable, alors qu’une femme peut, biologiquement, enfanter presque chaque année. Comment ? Non par des famines et des tueries permanentes, comme on l’imagine, mais par un frein plus doux et presque invisible. Une mère nomade doit porter son petit, parfois sur des kilomètres, tant qu’il ne marche pas ; elle n’en peut porter deux à la fois. L’allaitement long et fréquent, faute d’autre nourriture pour le nourrisson, espace de lui-même les naissances de plusieurs années. Et une table sans surplus laisse peu de marge pour des grossesses rapprochées. Sans vraiment le décider, ces sociétés ajustaient leur nombre à ce que le territoire pouvait nourrir. C’est cette lente régulation que l’agriculture fera voler en éclats.

Ce que ce long temps nous laisseCe que ce long temps nous apprend

Retenons la leçon, car elle commande tout le Livre qui vient. Pendant plus de neuf dixièmes de notre histoire, l’humain a vécu sans roi, sans riche, sans maître. L’inégalité, que nous prenons souvent pour le cours naturel des choses, n’a donc rien d’éternel ni d’inscrit en nous : c’est une construction récente, née de conditions précises, que nous allons voir surgir. Et si un vieux fond d’égalité nous habite encore, si quelque chose en nous se cabre devant l’injustice et l’arrogance des puissants, c’est peut-être l’écho de ces trois cent mille ans passés à rabaisser la viande.

Figure interactive
Des égaux, puis des étages
Douze personnes, deux mondes. La bande de chasseurs les tient sur une même ligne ; l’agriculture, en libérant un surplus, les empile en étages : quelques-uns au sommet, la masse en bas.
Repères chiffrés — le temps des égaux
> 90 %
de notre histoire vécu en bandes de chasseurs
l’égalité
non un état de nature, mais un combat quotidien
partir
l’arme des faibles : on ne tyrannise pas qui peut fuir
rien à garder
nomade, on ne possède que ce qu’on porte
naissances espacées
le portage et l’allaitement freinent le nombre
ni Éden ni enfer
un marché, qui variait selon les lieux

Puis, il y a environ onze mille ans, un climat qui se calme va offrir à quelques bandes une tentation neuve : cesser de suivre le gibier, et faire pousser leur nourriture sur place. Elles l’ignorent encore, mais elles s’apprêtent à défaire, pour toujours, le monde des égaux. C’est le tournant des champs.