La Grande Accélération
Depuis 1950, tout ce que fait l’humanité s’envole d’un même élan : le nombre, la richesse, l’énergie, l’empreinte. En un clin d’œil, une espèce est devenue une force de la nature.
Prenez presque n’importe quelle mesure de l’activité humaine, et tracez-en la courbe depuis deux siècles. La population, l’économie, l’eau consommée, l’énergie brûlée, les voitures, les engrais, les téléphones, le gaz carbonique dans l’air, le plastique dans les mers. Vous obtiendrez, chaque fois, la même image : une longue ligne presque plate, puis, autour de 1950, un coude brutal, et une envolée à la verticale. Non pas une chose qui explose, mais toutes en même temps, du même élan. Les spécialistes du système Terre ont un nom pour cet emballement synchronisé : la Grande Accélération.
C’est le dernier chapitre de notre histoire, et il décrit le monde où vous êtes né. En trois ou quatre générations, à peine, l’humanité a fait un bond dont rien, dans les treize milliards d’années qui précèdent, ne donne l’équivalent. Un bond qui l’a, dans le même mouvement, comblée de biens et hissée au rang de force planétaire.
Bascule 1 — l’envol synchroniséToutes les courbes en même temps
Ce qui frappe, dans la Grande Accélération, ce n’est pas qu’une chose grandisse, c’est qu’elles grandissent toutes ensemble, et qu’elles s’entraînent. Plus d’énergie permet plus de production, qui nourrit plus de gens, qui consomment plus, ce qui appelle plus d’énergie. Tous les moteurs assemblés au long de ce Livre, l’agriculture, l’État, les réseaux, la science, la machine, se mettent, après 1950, à tourner à plein régime en même temps, et leurs effets se multiplient les uns les autres. Le monde n’a jamais changé aussi vite qu’au cours d’une seule vie humaine, la vôtre, ou celle de vos parents.
Partie d’Europe et d’Amérique du Nord, cette accélération est devenue mondiale. Aujourd’hui, l’Asie en porte une large part : la Chine et l’Inde, à elles seules, comptent parmi les plus gros moteurs de l’envol, et le phénomène n’est plus le fait d’une seule région du monde.
Bascule 2 — les moteurs réunisCe qui a nourri l’envol
Trois forces, surtout, ont porté cet envol. Le pétrole, plus riche et plus maniable que le charbon, a inondé le monde d’énergie. La médecine, avec les vaccins, les antibiotiques et l’hygiène, a fait s’effondrer la mortalité, surtout celle des enfants : on cesse de mourir en bas âge, et la population enfle. Et l’agriculture a été refaite de fond en comble, capable désormais de nourrir des milliards de bouches sur la même terre.
Bascule 3 — l’humain géologiqueUne force à l’échelle de la planète
Et voici le seuil le plus vertigineux de tous. Pour la première fois depuis l’origine, une seule espèce refait la planète entière. Nous avons changé la composition de l’air plus vite qu’aucun processus naturel en des millions d’années. Nous réchauffons le climat et, comme lors de la Grande Mort du Permien, nous acidifions les océans. Nous avons retourné pour nos champs et nos villes la plus grande part des terres. Souvenez-vous des microbes qui, jadis, remplirent l’atmosphère d’oxygène et refirent le monde sans le vouloir. Aujourd’hui, ces microbes, c’est nous.
Cette domination se pèse, littéralement. Si l’on met sur une balance la masse de tous les mammifères de la Terre, les humains et les bêtes que nous élevons en forment à eux seuls la quasi-totalité, et le monde sauvage, de la baleine à l’éléphant, ne compte plus que pour quelques miettes. Nous sommes devenus une force géologique, au même titre qu’une glaciation ou qu’un astéroïde. Certains proposent d’appeler cette nouvelle époque l’Anthropocène, l’âge où l’humain façonne la Terre.
Le plus grand marchéLe double visage
Comme chaque bascule de ce livre, celle-ci a deux faces, et il serait malhonnête de n’en montrer qu’une. Sur l’une, des gains d’une ampleur inédite, bien réels : en deux siècles, l’extrême pauvreté a reculé de l’immense majorité de l’humanité à une petite minorité ; l’espérance de vie a environ doublé ; la famine et les grandes épidémies, qui hantaient chaque génération, ont été repoussées pour le plus grand nombre ; et le savoir, autrefois réservé à quelques-uns, est à portée de presque toutes les mains. Rien de tout cela ne doit être méprisé.
Sur l’autre face, la facture, elle aussi inédite : un climat qui se dérègle, une vie sauvage qui s’effondre, des pollutions partout, et des inégalités béantes entre ceux qui profitent de l’envol et ceux qui en subissent les retombées. C’est, de tous les marchés que nous avons vus, le plus vaste, celui dont les comptes ne sont pas encore arrêtés. Et c’est aussi, peut-être, le premier dont nous pourrions, ensemble, renégocier les termes.
Reprenons, une dernière fois, le calendrier cosmique du tout premier chapitre. Sur cette année où le Big Bang tombe au 1ᵉʳ janvier, toute l’aventure humaine tient dans les dernières secondes du 31 décembre, et cette folle accélération, dans son ultime dixième de seconde. Nous sommes une chose très jeune, très soudaine, et, depuis un souffle, très puissante : une force de la nature qui vient, à peine, d’ouvrir les yeux. Et déjà, de ces mêmes mains, elle se saisit d’un pouvoir plus vertigineux encore : celui de se refaire elle-même, ses gènes, sa pensée, sa réalité. C’est le tout dernier tournant du récit, et c’est le nôtre.