Les villages enflent en cités. Pour tenir ensemble des milliers d’inconnus, l’humain invente l’écriture, l’impôt, le roi et le temple.
Calendrier cosmique : 31 décembre, 23 h 59 min 47 s
Il y a environ cinq mille ans, en Mésopotamie, un voyageur qui approche d’Uruk voit poindre, au-dessus de la plaine, une chose que la Terre n’avait jamais portée : une ville. Des dizaines de milliers d’êtres humains y vivent serrés, la plupart parfaitement étrangers les uns aux autres. Au centre, un temple monte vers le ciel comme une montagne bâtie de main d’homme. Dans une cour, un homme presse un roseau taillé dans une tablette d’argile molle, et y trace des marques. Il ne le sait pas, mais il est en train d’écrire.
Nous quittons le village pour la cité, et le saut est vertigineux. Comment faire tenir ensemble, sans qu’ils s’entretuent, des milliers de gens qui ne se connaissent pas ? Aucun autre animal n’y parvient. L’humain, lui, y arrive, en déployant à grande échelle les réalités partagées dont nous avons parlé, et en inventant, pour les soutenir, quatre outils redoutables : l’écriture, l’impôt, le roi et le dieu de pierre.
Bascule 1 — vivre entre étrangersLa ville, machine à inconnus
Souvenez-vous : l’esprit humain gère spontanément un cercle d’environ cent cinquante proches, guère plus. Au-delà, impossible de connaître chacun, de savoir qui mérite confiance. Or une cité en compte des dizaines de milliers. Elle devrait sombrer dans le chaos. Si elle tient, c’est qu’on y a remplacé le lien personnel, celui du village, par des liens impersonnels : des règles écrites valables pour tous, une monnaie que tous acceptent, une autorité que tous reconnaissent, et une force publique qui punit qui déroge. La ville est une machine à faire coopérer des inconnus.
Bascule 2 — la trace qui dureÉcrire, d’abord pour compter
Le premier de ces outils est le plus sous-estimé : l’écriture. On l’imagine née pour chanter les dieux ou dire l’amour. C’est faux. Elle est née pour compter. À mesure que le grain s’entasse dans les greniers du temple, il faut noter qui a livré quoi, qui doit combien, combien de rations distribuer. On passe de petits jetons d’argile, un par mouton, un par mesure de blé, à des marques tracées, puis à un vrai système de signes. Les plus anciens textes du monde ne sont ni des poèmes ni des prières : ce sont des reçus.
Car là est sa vraie puissance. La parole meurt avec celui qui l’a dite ; l’écrit demeure. Une règle gravée ne dépend plus de la bonne foi d’un témoin : elle est là, fixe, opposable à tous. Un savoir noté ne se perd plus à chaque génération : il s’accumule, s’archive, se transmet intact. L’écriture fixe la loi, fait tourner l’administration, et, en conservant le savoir, donne un coup d’accélérateur formidable à l’effet cliquet de la culture.
Bascule 3 — l’ÉtatLe roi, l’impôt, la loi
Gérer une cité, ses canaux d’irrigation, ses réserves, sa défense, exige une organisation permanente, qui ne dépende pas de la volonté du jour. C’est l’État : une poignée d’institutions durables, un roi et sa cour, des fonctionnaires, une armée, des juges. L’État fait deux choses qu’aucun individu ne peut faire seul : il prélève une part de ce que chacun produit, l’impôt, et il monopolise la force, en interdisant à tous la violence qu’il se réserve. De ce surplus prélevé et de cette force encadrée, il tire le pouvoir de faire de grandes choses, bonnes ou terribles.
À explorer
La cité en étages
Cliquez un étage. Plus il est bas, plus il est peuplé.
Schéma d’une première société urbaine (Sumer, Égypte…). Largeurs indicatives : au sommet, une poignée ; à la base, l’écrasante majorité.
Le surplus de grain, on l’a vu naître au chapitre précédent ; le voici qui fige la société en étages. Tout en haut, une poignée qui commande. Tout en bas, la masse des paysans qui nourrissent les autres, et souvent, plus bas encore, les esclaves. Entre les deux, les métiers neufs que seule la ville permet. Cette hiérarchie n’a rien de naturel ni d’éternel : elle est bâtie, et rebâtie, par qui tient le grenier, l’armée et l’écrit.
Bascule 4 — le sacré à grande échelleLe ciment du ciel
Reste le plus puissant des liens, celui qui coiffe tous les autres : le sacré. La cité élève à ses dieux des temples démesurés, entretient un clergé, fixe des mythes et des rites que tous partagent. Ce faisant, la religion accomplit, dans ces sociétés, un travail immense. Elle relie en une seule communauté morale des milliers d’inconnus qui se reconnaissent dans les mêmes croyances. Elle légitime l’ordre, car un roi qui gouverne au nom du ciel se conteste moins qu’un simple homme fort. Elle conserve un savoir précieux, le calendrier et les astres, dont dépendent les semailles. Et elle répond, comme rien d’autre, aux questions que la mort et le malheur posent à chaque humain.
Repères chiffrés — la naissance des cités
≈ 5000 ans
les premières grandes cités (Uruk, Sumer)
des reçus
l’écriture naît pour compter le grain
−1754
le code de Hammurabi, une des plus vieilles lois écrites
l’impôt
l’État vit du surplus qu’il prélève
le temple
le sacré lie et légitime la grande société
des étages
une société durablement hiérarchisée
Regardons ce que la cité a enfanté. D’un côté, des merveilles : l’écriture, la loi, les mathématiques, l’astronomie, des monuments qui défient encore le temps. De l’autre, des maux durables : l’inégalité gravée dans la pierre, l’esclavage, la domination des hommes sur les femmes accentuée, la guerre organisée, et les épidémies que la promiscuité rend inévitables. La cité n’est pas un progrès pur ; c’est, encore, un marché. Et ces cités ne vont pas rester seules. Elles vont commercer, s’écrire, se conquérir, et se fondre en ensembles toujours plus vastes, qui feront circuler d’un bout du monde à l’autre les marchandises, les idées, et les germes. C’est l’histoire des empires.